« L’impact environnemental du secteur de la construction est considérable. En Europe, 50% des ressources extraites le sont pour le secteur de la construction. Parallèlement ce même secteur génère 35% des déchets européens. Il devient alors crucial d’agir sur la prescription des matériaux employés1.
L’usage de matériaux biosourcés permet de stocker du carbone dans l’immobilier et d’abaisser l’énergie grise du bâtiment. Pourtant, cette substitution rencontre des limites et des risques. Exploitation non soutenable des forêts, concurrence avec la production agroalimentaire,destruction de la biodiversité engendrée par les monocultures, exploitations indues dans des pays lointains, et à terme pénurie de ressources ; voici ce qui nous guette si nous nous mettons à prescrire des matériaux biosourcés systématiquement, sans agir en même temps sur les besoins et les quantités employées
Une deuxième voie apparait alors : le recyclage. Créer une boucle vertueuse et « infinie » de matière, tel est notre rêve ! Malheureusement il faut être réaliste face aux contraintes physiques, technologiques, environnementales et économiques du recyclage. Bien qu’inspiré des cycles du vivant où rien ne se perd et tout se transforme, la mise en œuvre des principes de l’économie circulaire par l’industrie a ses limites : consommation énergétique liée aux transports et aux transformations, perte de matières aux différentes étapes, non recyclabilité de certains matériaux ou dégradation de la qualité entraînant une dévalorisation…
L’emploi de matériaux biosourcés et/ou recyclés reste une très belle piste. Combiner ces deux pratiques permettrait notamment de se rapprocher d’une économie circulaire quasi infinie et d’éviter au maximum qu’au bout d’un certain nombre de recyclages les matériaux finissent en décharge.
Mais nous devons avant tout activer la solution à plus fort impact, d’une efficacité et d’une rapidité de mise en œuvre redoutables : éviter au maximum de prescrire du neuf, même recyclé, même biosourcé. Plutôt que s’en remettre au triptyque « éviter/réduire/compenser », mettons-nous en tête qu’il devient nécessaire d’éviter/ éviter/éviter ! Dans le domaine environnemental, prévenir est toujours bien plus sage que réparer.
Pour construire moins, il nous faut questionner fondamentalement les besoins et les programmes, intensifier intelligemment l’usage du bâti existant, lutter contre l’obsolescence des lieux, en multipliant les fonctions, en privilégiant la réhabilitation. Ce changement de paradigme doit également s’inscrire dans notre référentiel culturel : neuf n’est pas gage de qualité et ancien/réutilisé ne rime pas avec mauvais état technique ou esthétique. Nous devons porter une vision résolument positive du réemploi. Il apporte un nouveau ressort de créativité à l’architecture. Dans un projet les matériaux sont définis en phase d’Avant-Projet Détaillé (APD), soit après la définition des principes de conception. Nous devons changer cette chronologie et concevoir à partir de la matière.
Au-delà des aspects environnementaux, le réemploi est également d’une grande richesse patrimoniale. Préservons les matériaux des édifices porteurs d’une mémoire et témoins d’une identité forte. Il n’y a pas si longtemps, l’économie circulaire était appliquée de manière systématique et efficacement, dans le secteur du bâtiment. Chaque pierre d’un château éboulé, d’une muraille devenue inutile, permettait de construire les nouvelles bâtisses de la ville. Les assemblages étaient souvent démontables, facilitant ainsi le réemploi de chaque élément. Il devient essentiel aujourd’hui de chaque élément. Il devient essentiel aujourd’hui de retrouver, de réinventer ces techniques.
Cela n’est pas si simple, évidemment, il y a des contraintes techniques, économiques, voire culturelles, mais nous avons décidé de tout mettre en œuvre pour les surmonter. L’identification des gisements de matière à réemployer et leur mise en relation avec les projets est un des enjeux. Bonne nouvelle, ces gisements se situent dans les villes et non plus à l’autre bout du pays ou du monde !
La ville devient mine ou carrière urbaine. Les freins juridiques, normatifs et réglementaires, sont le deuxième enjeu qu’il nous faut adresser. Comment assurer un élément dont nous ignorons l’origine et les composants ? Des acteurs développent des filières de réemploi et des systèmes de traçabilité sur des éléments précis. Grâce à un travail de requalification et d’analyse des performances, des faux-plafonds ont par exemple pu être réemployés. Cette industrie d’un nouveau genre est prometteuse, aussi bien économiquement qu’environnementalement. Parallèlement, une remise en question de nos exigences et de notre acceptabilité du risque, au regard du bénéfice environnemental engendré, apparait nécessaire. »
Philippe Bihouix dans Manifeste pour une (dé)construction circulaire : https://www.materiauxbiosources.com/wp-content/uploads/2025/09/manifeste-digital-deconstruction.pdf
Bibliographie
1 Commission européenne, A new Circular Economy Action Plan, mars 2020




